Pêche illégale: L’extraction des richesses des eaux ouest-africaines

Depuis plus d’une décennie les eaux africaines ont été pillées par la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN), ce qui a grandement contribué à la surpêche des stocks en Afrique. Selon une estimation du think tank Overseas Development Institute (ODI), l’Union Européenne (UE) a importé pour 1,1 milliard € de poisson illicite[1]. Ces pratiques non-durables sont une menace pour les économies Africaines et décrites par Olivier De Schutter comme suit:

« Ocean-grabbing’ (l’accaparement de l’océan) – sous la forme d’accords d’accès douteux, de sous déclarations de prises, d’incursions dans des eaux protégées, et de détournement des ressources des populations locales – peut être une menace aussi sérieuse que celle du ‘land-grabbing’ (accaparement des terres) »[2]

 La pêche INN préjudiciable à l’Afrique de l’Ouest

L’Afrique de l’Ouest est devenue une zone sensible pour les grands navires commerciaux venus de Chine, d’Europe, de Russie et de Corée du Sud qui ciblent tous les eaux africaines. Cependant, les états côtiers africains n’ont que très peu bénéficié des activités de pêche dans leurs eaux, dès lors que 40% des prises ne sont pas déclarées. Cela a pour effet d’accélérer la dégradation des environnements maritimes et l’épuisement des stocks de poissons, menaçant de ce fait les activités locales liées à la pêche.[3]

Le problème de la surpêche en Afrique de l’Ouest est grave et dû au taux élevé de pêche de certaines espèces à but commercial ayant pour conséquence de mettre certaines de ces espèces en voie d’extinction. Le principal coupable est la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN). Un manque flagrant de gouvernance internationale est au cœur de ce problème. Au niveau mondial, de nombreux codes volontaires et des principes encourageants[4]ont été adoptés pour tacler la problématique de l’INN, mais l’Eldorado maritime persiste.[5]Trois principes, en particulier, nuisent à une gestion durable des pêches : le transbordement, l’exportation de poissons par conteneurs et la sous-déclaration.

Premièrement, le transbordement donne lieu à de possibles abus car il est soit interdit ou pas suffisamment déclaré. Le transbordement se réfère au transfert des prises d’un bateau de pêche vers un navire frigorifique ou navire-usine situé en pleine mer. Cette méthode représente environ 16% des exports de poissons ouest-africains. De nombreux pays comme la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont interdit les transbordements, néanmoins, ces derniers ont eu lieu dans leurs eaux. Cette pratique engendre une perte de revenus pour les états africains car les prises ne sont souvent pas correctement (ou pas du tout) déclarées dans les ports. L’étude d’ODI a révélé que sur les 35 bateaux-usines détectés dans les eaux ouest-africaines, la majorité naviguaient sous des pavillons de complaisance (PDC). Un pavillon de complaisance diffère souvent du pays d’origine du propriétaire du navire afin d’éviter les charges financières élevées et les règlements plus strictes. Ces navires battent pour exemple sous pavillon des paradis fiscaux tels que le Panama, le Vanuatu ou les Iles Caïmans.[6]

Deuxièmement, l’exportation de poissons dans de grands conteneurs réfrigérés est un souci majeur pour les pays côtiers africains du fait que le transport de conteneurs est soumis à des règlements plus souples. Alors que les navires de transport et chalutiers sont censés fournir un « délai raisonnable » avant de décharger dans un port dans l’Union européenne et cela afin de permettre aux autorités portuaires locales de contrôler la quantité des prises et la légalité de leurs activités, les conteneurs sont exemptés de tels contrôles ce qui augmente clairement le risque d’affaires louches.[7]

L’UE est au courant de ce problème et a immobilisé 135 conteneurs pour suspicion d’INN. Cependant, il est à craindre que cela ne soit que la partie visible de l’iceberg. Par exemple, à Las Palmas (Espagne), une plaque tournante pour les transports de conteneurs, l’ODI a trouvé que des 349 bateaux en provenance d’Afrique de l’Ouest 348 navires transportaient des conteneurs de poissons surgelés. Le règlement européen en matière d’INN, qui vise à empêcher les imports de pêche INN, s’applique uniquement aux bateaux de pêche et chalutiers et pas aux conteneurs! Etant donné le volume du trafic de conteneurs, représentant 84% de tous les exports de poissons hors d’Afrique de l’Ouest, ceci représente une faille importante dans le règlement européen. Selon toute vraisemblance, la Commission Européenne n’a aucune idée du nombre de conteneurs de poissons qui arrivent dans les ports européens, c’est un constat inquiétant.[8]

Troisièmement, la sous-déclaration des prises et en tonneaux de jauge brut (la capacité de transport d’un navire) porte atteinte au secteur de la pêche ouest-africaine mais aussi aux revenus des gouvernements de ces pays. En 2015, Greenpeace a mené des recherches en Guinée, en Guinée-Bissau et au Sénégal et a trouvé que les compagnies chinoises ou les entreprises-communes ont sous-déclaré leurs prises aux autorités portuaires de ces pays. Cela touche la sous-déclaration de leur ‘TJB’ : tonneaux de jauge brut.[9]Cela est une fraude car les états côtiers calculent les frais de licences sur base de ce TJB. Selon Greenpeace, une firme de pêche chinoise (China National Fisheries Corporation) a sous-déclaré le TJB de ses navires à hauteur de 43% annuellement entre 2000 et 2014, pour un total de manque à gagner en revenus pour l’état sénégalais estimé à 566,000€. Ce chiffre pourrait être bien plus haut.[10]

En outre, plus de poissons sont pêchés que ce qui est rapporté et autorisé, augmentant de ce fait la problématique de la surpêche. Dans certains pays la pratique de la sous-déclaration de TJB fait que des bateaux trop grands, obtiennent un accès aux zones de pêche qui sont réservées pour les pêcheurs artisanaux.  De surcroît, ces bateaux chinois vendent un tiers de leur pêche sur le marché africain entrant ainsi directement en concurrence avec les pêcheurs africains, tout en cassant les prix. Un autre tiers de leurs prises est vendue sur les marchés européens, ce qui remet en question l’application des règles européennes en matière de pêche INN.[11]

Les impacts de la pêche industrielle sur les communautés locales

Cette citation d’un pêcheur libérien est révélatrice: “Le temps de la guerre civile me manque”, dit Kpanabum, “ au moins les navires de pêche étrangers avaient fui d’ici et nous avions beaucoup de poissons.”[12]

 La pêche INN menée par de grands chalutiers industriels écrase le secteur de la pêche artisanale des pays africains. D’abord car ils réduisent la disponibilité du poisson pour les pêcheurs locaux à cause de la surpêche, ensuite par leurs activités de captures dans les zones artisanales. Les techniques utilisées par ces chalutiers sont hautement destructrices car leurs filets raclent le fond de l’océan détruisant l’écosystème dans son sillage.[13]C’est aussi la raison pour laquelle l’UE a interdit cette pratique dans une grande partie de ses zones de pêche. Cependant, cela ne semble pas être d’application aux navires de l’UE actifs en Afrique.[14]Cela se traduit par moins de poisson le long des côtes obligeant les pêcheurs locaux à s’aventurer plus loin en mer pour prendre du poisson et pour lequel leurs équipements ne sont pas adaptés. Pire encore, les chalutiers industriels ont également détruit les équipements des pêcheurs locaux et coulés leurs bateaux.[15]

Ensuite, il y a le fait que la surpêche représente une conséquence grave pour la biodiversité dans les océans de cette région mais aussi pour la sécurité alimentaire. Le poisson est une partie vivante de la culture alimentaire africaine, de nombreux plats traditionnels en sont composés avec par exemple le célèbre Thiéboudienne (poisson et riz) du Sénégal et les nombreux ragoûts de poisson du Ghana, Bénin et Nigéria. Au Ghana, Nigéria et au Sénégal, le poisson procure 45% de l’apport en protéine des régimes alimentaires locaux.[16]

Par ailleurs, le pêche industrielle compromet la subsistance, les revenus et la sécurité alimentaire: en Afrique sub-saharienne, environ 10 millions de personnes vivent du secteur de la pêche : ce y compris les pêcheurs mais aussi à travers le commerce et la transformation du poisson. Dans les activités d’après capture et les usines de transformation du poisson, les femmes représentent la majorité des employés. Ce secteur est une grande source d’emploi à travers l’Afrique, employant par exemple 600.000 (de manière directe ou indirecte) au Sénégal. En plus, le commerce de poisson intra régional est une importante source de revenus pour bon nombre de personnes. En somme, la pêche artisanale et secteurs associés contribuent plus à l’économie locale que sa contrepartie industrielle. Cependant, alors que les stocks de poissons diminuent, les emplois sont détruits augmentant la pression migratoire dans les zones côtières. En contraste, si plus d’efforts étaient fournis pour mettre en place les principes durables liés à la pêche, ce sont 300.000 emplois qui pourraient être créés dans ce secteur en Afrique de l’Ouest.[17]

En conclusion

Au niveau global de la pêche et de la logique économique, on constate qu’une fois de plus l’intérêt financier prévaut sur le rendement durable et la promotion du développement local. Les principes de gestion durable des ressources se multiplient mais sans être accompagné par des actes concrets de la part des états. Il apparait dès lors que les secteurs africains de la pêche en ressortent comme grands perdants. En règle générale, les bateaux-usines augmentent la pénurie des ressources en poisons de l’Afrique, augmentent les prix sur les marches locaux et réduisent la rentabilité pour les producteurs locaux.[18]

L’UE devrait agir pour fermer une fois pour toute ces failles dans la gouvernance internationale qui a également pour effet de diminuer les règles européennes sur la pêche INN : en particulier, en améliorant les contrôles liés à l’import, en renforçant des standards européens, en s’attelant à la problématique de PDC FOC et en aidant à augmenter les capacités de suivi des autorités ouest-africaines.

Les accords de pêche conclus entre l’UE et plusieurs états africains feront l’objet d’une discussion dans le prochain numéro d’Echos.

Gino Brunswijck  
Chargé de plaidoyer à AEFJN

Notes

[1] Overseas Development Institute (ODI), “Western Africa’s missing fish: The impacts of illegal, unreported and unregulated fishing and under-reporting catches by foreign fleets”, juin 2016, à consulter :https://www.odi.org/sites/odi.org.uk/files/resource-documents/10665.pdf

[2] The Guardian, “Fisheries in Africa are losing billions due to illegal practices”, mai 2014, à consulter, https://www.theguardian.com/global-development-professionals-network/2014/may/08/africa-progress-report-2014

[3] Guardian, ibid.

[4] Par exemple, « La Code de conduite pour une pêche responsable de la FAO », l’Objectif du Développement Durable 14 « Conserver et exploiter de manière durable les océans, les mers et les ressources marines aux fins du développement durable », les principes fondamentaux de politique commune base de la pêche de l’UE.

[5] Odi, Ibid.

[6] Odi, Ibid.

[7] Odi, Ibid.

[8] Odi, Ibid, p.24

[9] « Le TJB d’un navire de pêche est l’un des principaux paramètres utilisés pour mesurer la capacité de pêche à savoir la quantité de poissons qu’un navire est capable de pêcher pour une période de temps déterminée ». (Cfr. Rapport Greenpeace)

[10] Greenpeace, « Arnaque sue les Côtes Africaines: La face cachée de la pêche chinoise et de sociétés mixtes au Sénégal, en guinée Bissau et en Guinée », mai 2015.

[11] Greenpeace, Ibid. & Le Monde, « L’Afrique se mobilise contre les pêcheurs chinois illégaux », Janvier 2016, à consulter :   http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/01/11/l-afrique-se-mobilise-contre-les-pecheurs-chinois-illegaux_4845272_3212.html

[12] Odi, Ibid.

[13] Euractiv (a), “Mauretania Fisheries Deal receives mixed response”, juin 2016, à consulter: http://www.euractiv.com/section/agriculture-food/news/mauritania-fisheries-deal-receives-mixed-response/?nl_ref=14290219

[14] Euractiv (b), “EU Ban on deep sea trawling”, juillet 2016, à consulter :http://www.euractiv.com/section/agriculture-food/news/eu-ban-on-deep-sea-trawling/

[15] Odi, Ibid. & Euractiv (a) Ibid.

[16] Odi, Ibid.

[17] Odi, Ibid & Greenpeace, Ibid.

[18] Odi, Ibid.

 

Posted in Souveraineté Alimentaire A.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *