Utiliser les politiques de développement pour créer un marché pour le glyphosate

Les pesticides à base de glyphosate a constitué l’un des débats les plus médiatisés de ces derniers mois dans les cercles européens. La Commission européenne (CE) a rencontré une forte opposition dans le Parlement européen (PE) lorsqu’elle a proposé de renouveler pour 10 ans  (15 ans initialement)  la licence pour les herbicides à base de glyphosate.  Le Parlement européen (PE) propose d’éliminer progressivement son utilisation en raison de  graves conséquences sur la santé publique et l’environnement. Le Parlement Européen appelle la Commission Européenne  à respecter le principe de précaution, en invoquant la divergence de vues entre le Centre international de recherche sur le cancer et l’Autorité européenne de sécurité des aliments concernant le risque cancérogène sur l’être humain de l’usage de ces herbicides.

Les Etats membres aussi étaient divisés. Un premier vote sur le renouvellement de la licence a échoué quand dix états membres ont voté contre. Toutefois, deux semaines avant la date limite du 15 décembre, date d’expiration de la licence actuelle,  le Conseil est arrivé à un accord suite à des discussions au sein du comité d’appel. Une étroite majorité qualifiée (10 pour, 9 contre, une abstention) a voté le renouvellement du permis pour 5 ans, au lieu de 10 ans, pour l’herbicide à base de glyphosate.

Comme il n’existe pas de consensus scientifique sur les effets de l’herbicide sur la santé publique, il y a lieu d’appliquer le principe de précaution. Par conséquent, mieux vaut prévenir que guérir, mais ce genre de question n’a jamais été soulevé lorsque ces produits étaient promus dans le cadre des politiques de développement agricole.

Promouvoir les herbicides dans les politiques de développement

L’UE est de plus en plus tournée vers le secteur privé pour combler le déficit de financement du développement et attirer des financements privés (par exemple des instruments mixtes). Ainsi la promotion des partenariats public-privé (PPP) gagne de plus en plus de terrain en politique de développement. Par exemple, dans les politiques de développement agricole, l’UE et plusieurs de ses états membres sont des partenaires clés de la Nouvelle Alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition (NASAN) du G8. Le modèle endosse le PPP dans l’agriculture africaine. Cette plate-forme a invité plusieurs grandes entreprises internationales, qui ont une influence dans l’élaboration des politiques et dans la programmation,  grâce à leur financement. Certaines de ces entreprises encouragent activement l’utilisation d’herbicides à base de glyphosate dans leurs opérations et programmes.

Examinons le programme du Malawi où l’Union européenne est le «partenaire principal au développement». L’un des engagements politiques clés du gouvernement du Malawi dans le cadre de la Nouvelle Alliance est de revoir sa politique des semences. Dans le cadre de coopération 2013-2022 du pays, l’expansion des variétés hybrides de maïs et de coton pour lesquelles des engrais fournis par le partenaire privé Monsanto sont indispensables, est activement encouragée.

Il est clair que ces cadres globaux tels que NASAN influencent les politiques nationales du pays. Le Malawi est sur le point de conclure une réforme de sa loi sur les semences, celles-ci sont limitées aux semences commerciales certifiées. Cette disposition plaît clairement à Monsanto Malawi qui produit et distribue au Malawi une variété de semences de maïs hybride et l’engrais associé Round-Up à base de glyphosate.

Cette politique promue est déconnectée de la réalité locale, puisque traditionnellement la plupart des récoltes produites au Malawi (80%) proviennent de la conservation et de l’échange des semences entre les agriculteurs locaux. Les agriculteurs locaux innovent certainement et améliorent leurs variétés. Par exemple, les agriculteurs malawiens ont créé une variété indigène de maïs orange, riche en vitamine A, qui assure des rendements élevés sans application d’engrais. De plus, il se conserve bien et les graines ne doivent pas être achetées chaque année, contrairement aux semences hybrides des compagnies semencières. Néanmoins, le gouvernement du Malawi, avec le soutien de la NASAN, encourage ce dernier modèle.

Les engagements politiques du Malawi dans le cadre de NASAN s’articulent autour d’une approche commerciale de l’agriculture: amélioration de sa position dans le classement ‘Doing Business’, révision du «régime fiscal pour promouvoir l’investissement»,  création d’une banque foncière pour l’agriculture commerciale, promotion de l’agriculture orientée vers le marché et la production de produits agricoles de grande valeur pour l’exportation. L’insistance sur des critères purement commerciaux et sur la croissance économique pour renforcer la sécurité alimentaire ne tient pas compte d’une partie importante de l’équation, puisque la distribution à la fois de nourriture et de richesse dans les zones rurales est un facteur crucial pour réduire la pauvreté rurale et l’insécurité alimentaire. Néanmoins, plutôt que de soutenir les pratiques agricoles locales, le gouvernement encourage l’utilisation d’engrais, de produits chimiques et de semences hybrides.

Des modèles similaires sont mis en œuvre dans d’autres pays à travers le NASAN. Par exemple, le programme pour la Tanzanie comprend des semenciers internationaux, des entreprises agro-alimentaires d’engrais qui cherchent à améliorer la croissance agricole à travers un partenariat public-privé (PPP) au niveau du corridor de croissance agricole du Sud (SAGCOT). Cette initiative a été critiquée car elle n’est pas  inclusive, ne respecte pas  les droits des communautés locales et détruit  les moyens de subsistance de ces communautés.

Conclusion

Alors que les préoccupations de santé publique tiennent une place centrale dans le débat public européen sur l’utilisation des engrais dans les champs européens, et à juste titre, l’Union européenne n’a pas de problème à promouvoir l’utilisation de ces produits dans les programmes de développement auxquels elle participe. C’est problématique à divers points de vue. Tout d’abord, ce qui est considéré comme potentiellement dangereux pour la santé des consommateurs et l’environnement en Europe ne devrait pas être promu ailleurs. Notons cependant que, si le glyphosate était interdit un jour par la CE, le produit étant encouragé dans certains programmes agricoles commerciaux plus larges orientés vers l’exportation, il pourrait encore entrer en Europe par la porte de derrière.

Par Gino Brunswijck (AEFJN)

Posted in Ecologie-Environnement A, Responsabilité des entreprises A.

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